Revue de presse

Michel Cosem : Les Yeux de l'oursonne

Par Régis Roux, le 19 juin 2019.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui arrive, qui part dans cette histoire ? L'ancien notaire et son amie lointaine ? Les voyages à l'étranger, à quoi servent-ils sinon à éclaircir la vitre pure et frissonnante des Pyrénées ? Ici l'on dira que le panorama des falaises habite aussi l'intérieur de la vieille grange acquise par Marcellin, ainsi que le confort connu dans l'appartement de la station en compagnie de Nathalie (dont on connaît le sens comme à la source de la belle cascade… une Nathalie chargée -évidemment- d'organiser un festival international de cinéma – o quel écran comme en abîme !- )

En fait il y a plus : ce Marcellin déchiré entre la nature et la femme, entre le minéral et le sourire, ce courant farouche qui pourrait brouiller son statut social à chaque lecture plus en plus proche du lieu, des traditions, est un solitaire, un VOYANT qui tantôt vit la splendeur des pentes et des gestes vers l'oursonne, tantôt lit, puis rêve, puis réécrit, revisite un monde heureux que son âme appelle.

Oui, vivre et écrire. Deux voix se partagent les chapitres. Celle du narrateur et, en italiques, celle de Marcellin qu'est invité à partager le lecteur, alors que bien sûr il se demande comment le voyage en ce pays grandiose va finir pour la bête, le couple. La violence est toujours embusquée. Car il y a les ombres du temps dès qu'on évoque l'ours.

La fascination qu'on peut ressentir à travers ce foisonnement de scènes tantôt contemporaines, tantôt traditionnelles a quelque chose de primitif, de follement généreux. Où donc le centre du monde s'est-il déplacé en considérant le coeur humain ? Voilà peut-être le secret de la poésie : la faculté d'oublier l'ego pour vivre autrement du monde, tous règnes ensemble, enfin.

Mais puisqu'il s'agit de littérature, de roman, le vrai tambourin qui accompagne l'ours de notre mémoire -car chasse ou spectacle, respect de l'environnement ou reconnaissance d'un profil frère en dépit de ses propres codes - à l'auteur Michel Cosem revient le pouvoir de recréer par les mots la densité d'une telle aventure. Raconter ? Décrire ? Hanter plutôt des étoiles que l'on ne relie pas forcément à première vue. Ici le fil des phrases longues évite bien de longs chapitres. Il brille, tremble juste le temps de contempler la beauté comme en dehors de l'intrigue, de l'action, et peu importe que le lecteur ne soit jamais allé là-bas. Une montagne intérieure en reconnaît une autre. Honneur aux LIEUX. L'essentiel est de sentir qu'un espace confie au ressenti le plaisir de partager une fête étrange, immobile et qui sait que des échos l'ont aimée en vivant, en lisant, en écrivant. Magie de la Parole. Voir, écrire et lire afin d'inscrire en l'homme une aventure commune.

(De Borée, 2019)

La poésie est vie bien vécue, rêverie, ici ou ailleurs entre réel et imaginaire. Marcellin, le personnage principal du roman porte en lui tous ces éclats secrets que les mots, à travers l'art du récit, conduisent au coeur du visible. Marcellin est un marcheur, un observateur, un amoureux, un lecteur, un écrivain qui se cherche, pas seulement un notaire d'ailleurs fort curieux des réactions des acquéreurs de leurs biens.

Mais si le jeune homme s'attache à une charmante bourgade des Pyrénées ainsi qu''à une grange située plus haut, à la lisière du silence, il fait corps avec les éléments naturels, les animaux. Au-delà de l'oursonne, véritable apparition libre et capricieuse qui gardera son mystère, au-delà d''une étrange histoire où se rapprocheront une femme, Nathalie, et la parole écoutée par l'oursonne à la fin, il est un REGARD -celui du poète- fait de sons, de signes, d'images, d'attentions quand l'animal gratte à la porte, quand la prairie ressemble à un œil, quand un vieux cheval rappelle la frontière entre la vie et la mort magique, quand l'eau de la cascade unit les amants, quand, justement et de façon troublante, les YEUX sont ceux d'un ours farouche, certes, mais qui, peu à peu, grâce à des croyances, des contes pyrénéens que se réapproprie Marcellin, donnent là encore à voir autrement, c'est-à-dire à rencontrer quelque désir profond d'enfant, de saisons rythmant le roman. Et le miel, et le soleil qui semblent danser ?

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Marie-Christine HARANT, L'Art-vues : le magazine culturel de votre région, août-septembre 2015, p. 82.

 

 

Illustration de Philippe-Henri Turin, pour le roman

Le Chemin du bout du monde (Milan, 1993)

Michel Cosem : Le Berger des pierres

Par Jacqueline Saint-Jean, "Chemins de lecture", revue Texture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elles prennent parfois une dimension fantastique, ainsi les troncs «  groupe de guetteurs en attente, fragiles coupeurs de route comme frappés d’effroi par leur propre audace ». Lieu central qui se fait lien, puisqu’il voit passer voyageurs, bergers, résistants, un déserteur, des amants, et dans la Braunhie pierreuse les errants, les réprouvés, les ermites…
Si chaque époque affronte les horreurs des guerres, évoquées avec un réalisme intense, on peut voir ici une sorte de roman d’apprentissage, d’émancipation humaine à travers cette fresque historique, en trois temps : celui qui se laisse envahir et détruite par l’horreur conquérante, devient un mort-vivant perdant son humanité, celui qui choisit la Résistance, celui qui milite contre la guerre « coloniale ». En ce sens, on peut voir la dernière partie comme une réponse à la première, une antithèse, un renversement de valeurs.


Un beau roman, où l’auteur conjugue avec force les dimensions de la nature, de l’histoire et de l’interrogation face à la violence.

Michel Cosem : Le Berger des pierres, édition Lucien Souny.

« Le berger des pierres » tisse intimement le rapport à la terre et le rapport à l’Histoire à travers un triptyque qui relie trois époques, (conquêtes napoléoniennes en Espagne, Résistance, guerre d’Algérie), trois guerres, trois attitudes face à la violence des conflits où se trouvent plongés les personnages. Le lien d’une période à l’autre s’opère aussi par l’enracinement dans le Causse et le fil de l’imaginaire collectif, récits des « buveurs de vent  », légendes locales, rêves qui amplifient le vécu, nourrissent en profondeur le récit.


Les évocations puissantes du Causse le rendent intensément présent, avec sa rudesse âpre et sauvage, ses pierres, ses caselles, ses gouffres, les éléments déchainés qui le balayent. Nourries de sensations, elles disent « la fourrure » de la chaleur, « l’odeur des herbes sèches, des genévriers et des buis ».

Jean JOUBERT, à propos du recueil Le Sud du soleil (Éd. de l'Atlantique, coll. « Phoïbos », avril 2012)

 

Article paru dans Poésie/première n° 60, éd. Chantal Danjou. Parution le 4 janvier 2015, 111 p. 15 €. ISBN 979-10-91584-06-7

 

De Michel Cosem on connaît la longue et fidèle passion littéraire qu’il manifeste de manières diverses. Sa bibliographie est éloquente : poésie, romans, ouvrages pour la jeunesse, essais, anthologies. Et l’écrivain se double d’un infatigable animateur culturel. Les cahiers d’Encres Vives qu’il dirige ont battu un record de longévité en franchissant le cap des 400 numéros. Pour Michel Cosem, pas de « tour d’ivoire » donc, mais le souci du partage avec le public, grâce à des lectures, des interventions en milieu scolaire et des participations à des salons du livre.

 

Le grand travailleur littéraire est aussi un grand voyageur, dont les découvertes de paysages nouveaux nourrissent sa création, tout particulièrement dans le domaine de la poésie. En témoigne, une fois encore, un recueil récent : Le Sud du soleil, dans lequel l’auteur a rassemblé quelques cent cinquante textes brefs, d’une douzaine de ligne environ, que l’on peut considérer comme des poèmes en prose. Leur concision, le choix subtil des détails révélateurs d’un lieu, à la fois dans sa réalité et dans son esprit, en fond de petits chefs d’œuvre de finesse et d’émotions discrètes. À la sensibilité, à l’acuité du regard s’allie la concentration d’un langage harmonieux, nourri d’images expressives et de métaphores.

 

L’un des charme de ce recueil, qui s’attache au sud de la France (avec cependant quelques exceptions bretonnes) est d’éviter les sites célèbres, mille fois évoqués, en explorant de petites villes, de minuscules villages, des monuments secrets. La nature est, bien sur très présente, où s’inscrit discrètement la trace des hommes et du monde animal. On imagine que le poète voyageur a noté, au jour le jour, sur ses chers carnets, les multiples manifestations d’un « merveilleux quotidien », trop souvent occulté par le tapage médiatique. Oui, la poésie est là, dans ces lieux secrets enfin révélés. N’est-ce-pas une des fonctions de la poésie d’aiguiser le regard du lecteur, de susciter l’émotion, de conférer au quotidien un pouvoir d’émerveillement.

 

Lire, relire Le Sud du soleil c’est éprouver le désir, dans la lancée du poème, de s’engager soi-même dans l’aventure des découvertes d’un monde proche et pourtant caché.

 

Oui, à sa manière, et par bonheur, la poésie est contagieuse.

À l'occasion de la sortie du livre L'Aigle de la Frontière, son troisième roman aux éditions De Borée, découvrez l'entretien avec Michel Cosem. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Toutes ces périodes de couleurs différentes sont traversées par le personnage principal que j'ai nommé Jean-Christophe qui va se trouver mêlé à de graves événements en tant qu'acteur en premier lieu et observateur ensuite. Mais il y a beaucoup d'autres personnages comme Marta, la jeune femme qui vit de l'autre côté de la frontière, les amis rencontrés dans les fêtes de villages ou lors des passages clandestins comme celui des aviateurs anglais, des résistants des juifs.. Cette fraternité retrouvée entre gens de la montagne.Mais pour être complet il convenait aussi de faire de brèves incursions dans les contes et légendes et dans la vie animale (les ours et les isards).

Qu'est-ce qui vous a donné envie de faire ce livre ?

Dans chacun de mes livres il y a un lieu : l'Aubrac dans Justine et les Loups, L'Ariège dans Le Bois des Demoiselles  (De Borée), les Corbières dans Les Oiseaux de la Tramontane. Là je voulais revenir dans la vie de Luchon et de toute la région qui est superbe et où il me plait tant de retourner quand je le désire. Ce n'est pas la première fois que je parle des Pyrénées dans mes romans (pour la jeunesse en particulier comme Les Neiges rebelles de l'Artigou ou Les loups de Mauvezin). Là c'était un regard sur la vie de cette petite ville avec ses fêtes, une histoire secrète, des querelles, des amitiés. C'était aussi une manière de retourner vivre entre 37 et 45 dans ces lieux que j'ai bien connus par la suite mais qui n'ont pas perdu la mémoire.

Pouvez-vous nous parler de votre livre, quel est le thème central ?

Je voulais évoquer les Pyrénées que je connais depuis toujours et qui me semblent une source incessante d'inspiration et de beauté. Les paysages mais aussi l'histoire, la vie quotidienne des habitants des bergers, des contrebandiers, des touristes à Luchon avant et pendant la dernière guerre, des vagabonds entre deux pays ici presque frères et ayant quasiment le même imaginaire.C'est tout ce monde qui se met en route à travers des histoires personnelles et symboliques, des moments de cruauté, de partage ou de solidarité. J'ai choisi une période précise : avant la guerre où la vie dans une station balnéaire à la mode est légère voire frivole et où l'on va de fêtes en fêtes, de rencontres en rencontres.Puis tout cela brusquement s'arrête avec d'abord les profonds et dramatiques changements en Espagne (et les réfugiés fuyant le franquisme en témoignent), puis la présence Allemande et ceux qui fuient le nazisme. Puis la Libération.

Michel Cosem : Les Soleils de la tourmente

Par Jacqueline Saint-Jean, "Chemins de lecture", revue Texture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La vie au village est dépeinte avec justesse : on s’épie, on se jalouse, on se venge, les ragots courent, la violence rôde, mais la fête rassemble autour de la sardane. Le quotidien difficile d’Estelle à la ferme, le père tyrannique, les rôles hommes-femmes, la traque des contrebandiers, rien n’échappe à l’auteur. Et l’imaginaire irrigue sans cesse le récit, celui d’Estelle enfant qui se crée un monde animiste bien à elle, les apparitions du cerf blanc, le dialogue avec les arbres, les animaux, celui de l’imaginaire collectif qui se perpétue dans les contes, les complaintes de brigands de grands chemins, les pratiques de sorcellerie.


Habilement préparé par les craintes et pressentiments de Francisco, les rêves nocturnes d’Estelle, les divinations de Germaine, une sorte d’engrenage inéluctable se met en branle et va « creuser un abîme » entre les deux amants. Il donne au roman sa force et son relief. Jusqu’au dénouement cruel.


Ces choix narratifs et les tourments de Francisco interrogent le lecteur sur l’usure du temps, les relations complexes entre « destinée » et liberté.

Michel Cosem : Les Soleils de la tourmente, éditions De Borée.

C’est en Cerdagne, dans la région des Albères, que se déroule ce roman, à la fin du XIXe siècle. Près de la frontière, lieu de passages, de contrebandes, thème souvent présent dans d’autres romans de l'auteur (L’Aigle de la frontière).

 

Deux vies s’y croisent, s’étreignent, s’éloignent, prises dans un « tourbillon » fatal. Celles d’Estelle, jeune villageoise de Cambreillou, et de Francisco, journalier espagnol. En trois livres : « premier soleil » de la jeunesse, de l’éveil à l’amour, « deuxième soleil » de la séparation et des épreuves, « troisième soleil  », temps du retour, du vieillissement.Comme dans tous les livres de Michel Cosem, l’écriture des lieux s’avère prenante, reflétant le regard et les émotions des personnages, motivée par l’attachement intime d’Estelle à sa terre. La montagne se fait ainsi tour à tour accueillante, complice, inquiétante, hostile, funeste.