Présentation

 

ENCRES  VIVES, MINE ET MIROIR DE LA POÉSIE FRANÇAISE

par Gilles  Lades

                C'est en 1960 que Michel Cosem créa, à Toulouse, la revue Encres Vives. 1960, année-charnière d'une époque qui se sent appelée à se renouveler de fond en comble. Encres vives a été depuis lors successivement contemporaine des grands thèmes qui ont animé le monde intellectuel : le structuralisme, la linguistique, la prégnance de la psychanalyse, les enjeux de la politique, le débat sur le post-modernisme. Cela pour dire que si les poètes publiés dans la revue théorisaient ces domaines à des degrés divers, aucun ne se reconnaissait indifférent à cette fièvre des idées au sein de laquelle la Poésie subsiste, pas comme un monolithe, mais comme une réponse vive et chercheuse, en prise avec son temps et radicalement insoumise.

 

                Michel Cosem était étudiant lorsqu'il a posé la première pierre. Encres Vives fut d'abord l'expression d'un groupe de discussion et de lectures publiques à l'Assemblée Générale des étudiants de Toulouse (UNEF) dont Michel était le responsable culturel. Bien des lectures se sont déroulées  salle du Sénéchal, lieu emblématique de la vie intellectuelle toulousaine. Le premier but de la revue était l'affinement de la notion de Poésie contre toute forme conventionnelle, à commencer par la poésie rimée. Encres Vives entendait également se démarquer de la poésie engagée.

 

                  Un des premiers numéros fut consacré à Lorca et à Eluard, deux poètes qui unissent le tragique à la ferveur lyrique, l'engagement politique à la modernité.L'équipe initiale comportait entre autres Marie-France Subra, Michel Druez, Robert Marty. Vers 1968, à Liège, le comité de rédaction d'Encres Vives organisa, avec la poétesse belge Claire Legat, un congrès de la jeune poésie. Une deuxième équipe se constitua autour de Jean-Marie le Sidaner, Michel Dugué, Jean-Max Tixier, Jacques Lovichi. Michel Cosem et ses amis mirent alors en place une formule qui associait des numéros magazines à des recueils hors-abonnement constituant la collection « Manuscrits »

 

                  Il apparaît évident aujourd'hui que, face aux événements nationaux et internationaux, ces poètes ont anticipé Mai 68. Le désir d'oeuvrer au sein d'un même groupe l'a toujours emporté sur les différences d'appréciation. Dans les années 70, le  discours sur la Poésie se radicalise, sous l'égide de Denis Roche, de Philippe Sollers, de la revue Tel Quel. Certaines questions sont posées avec insistance, voire agressivité : « Qu'est-ce que la littérature, pourquoi la poésie ? » Face à ce qui apparaît souvent comme un déni du lyrisme, Encres Vives réplique par sa constance à se tourner vers des voix singulières et libres mettant en œuvre un imaginaire fouillé jusqu'en ses tréfonds. Dans cette perspective, l'élaboration de la langue poétique est une exigence qui ne doit pas se plier aux mécaniques d'une métrique, mais donner toute son efficience au désir de dire, de témoigner de la vérité d'exister dans notre temps. D'autre part, pour devenir créateur de son monde, le poète doit écrire dans la résonance de son expérience et de son émotion. Dans ce débat tendu, Encres Vives a trouvé en la personne d'Alain Duault un interlocuteur et un médiateur qui a poursuivi son itinéraire d'auteur dans la revue.

 

                        Pendant les années 70, Encres Vives a représenté une certaine avant-garde, moins par son formalisme que par sa volonté de favoriser des écritures novatrices. Son action militante prit diverses formes : l'organisation de rencontres d'été dans le Lot(Viazac), des actions concertées avec le Groupe Français d'éducation nouvelle(GFEN), des journées consacrées à des auteurs(Jacques Ancet, Jean-Marie le Sidaner).

 

                        Dans les années 80-90, Encres Vives franchit une nouvelle étape éditoriale, avec la création de deux collections : « Lieu » et « Encres blanches ». « Lieu » a permis de donner forme à une nouvelle aspiration : faire monter le poème  d'un espace fondateur intimement lié à la biographie ou choisi par affinité. Mais, dans tous les cas, le poète réhabilite un certain rapport au monde qu'avaient gommé de nombreuses décennies. « Encres Blanches » renouvelle la collection « Manuscrits » en publiant des recueils dans le cadre de 16 pages (tout comme « Lieu »). Le format 21/29,7 permet au poète de mettre en valeur la forme choisie, du minimalisme aux longues proses. Rappelons que la série Magazine a dépassé les 400  numéros,  tout comme « Encres blanches », et que « Lieu » a atteint le n° 26o. C'est dire qu'Encres Vives, toutes collections confondues, représente un vrai trésor de poésie, où de très nombreuses voix ont trouvé l'espace leur permettant de s'exprimer pleinement.

                         

                         Récemment, la revue s'est ouverte à de nouveaux animateurs, tout particulièrement Jean-Louis Clarac, Chantal Danjou, Cédric le Penven.

 

                          Michel Cosem assigne deux buts à Encres Vives : stimuler la création et proposer une vision de la Poésie. Le fait est que, depuis longtemps, les poètes viennent à lui parce qu'ils savent qu'il est attentif à toute voix juste. Il est tout à fait vrai que de très nombreux auteurs aujourd'hui connus, reconnus, ont été découverts par lui. Voilà donc une troisième mission, celle de la découverte. Il est une autre notion à prendre en compte, celle de la durée. Michel Cosem publie certains poètes depuis très longtemps. Au partage poétique se joint la faculté de mettre en regard les tendances les plus récentes et le renouvellement des écritures confirmées.

 

                          Au-delà d'une expérience, d'une méthode et d'un savoir-faire,  Michel Cosem dirige aussi en artiste, me semble-t-il, la revue et les éditions Encres Vives. C'est armé d'intuition et doué d'un sens esthétique qui fait penser à celui d'un peintre ou d'un sculpteur qu'il dessine les lignes de force de la Poésie, de la toujours nouvelle Poésie.

 

 

                                                                

Article publié initialement dans la revue "Poésie/première" n° 60

sous la direction de Chantal Danjou

Parution le 4 janvier 2015

111 p. 15 €.

ISBN 979-10-91584-06-7